Du bon usage du carnet de terrain...
Imaginez... Imaginez octobre,
un bivouac sommaire dans le Haut-Caravagne, à proximité des
meilleures places de brame des Alpes-Maritimes. Dans le brouillard vaporeux
de l'aube naissante, le grand Cerf a pénétré dans la
clairière tapissée de rosée. La lumière dorée
envahit peu à peu la prairie, rehaussant les tons chauds de l'automne
méditerranéen. Trois biches broutent à proximité,
écorçant les arbustes du taillis...
De ces rencontres plus ou moins fugitives, vous garderez toujours des souvenirs
précis, d'une incroyable richesse. Des années plus tard, vous
connaitrez encore la couleur du sous-bois, la morsure du froid, l'odeur de
la mousse humide, et la puissance du brame. Ces souvenirs suffisent à
combler ce bonheur avant tout égoïste qui est à la base
même de notre motivation d'observateur de la nature.
Alors pourquoi s'embarasser d'un fastidieux carnet de notes ?
Et bien, parce qu'au delà de ce vécu personnel, la moindre de
vos promenades, pour peu que vous soyez un observateur attentif et précis,
sera riche d'une multitude d'observations. Elles vous sembleront peut-être
anodines sur le coup, mais contribueront ensuite, regroupées avec des
milliers d'autres, à former l'essentiel des bases de données
naturalistes.
Un crayon, un carnet de notes : les deux instruments de base du naturaliste
de terrain, plus indispensables encore que jumelles et guide d'identification
!
Sur
le vif...
Peu importe la présentation : l'essentiel est d'avoir à portée
de main de quoi écrire, sur un support fiable, disponible en toutes
circonstances. Petit carnet (genre format 11x7) ou petit bloc-note feront
l'affaire, plutôt qu'une feuille volante, vite perdue (verba volant,
scripta...aussi, parfois !). J'ai vu des recensements de Goélands notés
sur un ticket de traversée pour Porquerolles.. Fonctionnel, mais risqué
! Pour l'écriture, le bon vieux crayon noir est le seul à résister
à la chaleur, à l'altitude, et à fonctionner encore sous
une pluie battante. Incontournable !
Les informations indispensables sont vites notées :
- la date,
complète (ex : 21/12/1997), à noter tout de suite, pour ne pas
se demander, quelques années plus tard, quel était ce bon dieu
de 07 juillet où vous aviez vu un Canard chipeau en Basse Durance...
- le lieu, avec suffisament de précisions
pour que vous puissiez le retrouver ultérieurement sur la carte au
1:25 000 ème, et en relever les coordonnées géographiques.
Les heureux possesseurs de GPS inscriront immédiatement les coordonnées
transmises par satellite.
Les besoins actuels (atlas informatisé en S.I.G., définition
des contours des ZNIEFF) nous poussent à vous recommander de travailler
à l'échelle de la station, et de faire une liste par milieux
traversés, plutôt qu'une récapitulation générale
en fin de journée.
- l'espèce, évidemment,
avec autant que possible le nombre d'individus ou une indication d'abondance.
Le cas échéant, profitez-en pour noter rapidement d'autres éléments
: sexe, âge des individus observés, statut reproducteur, traits
de comportement, nature du contact (cris, chant, tambour, crottes, empreintes,
dégats, etc.), des informations sur les conditions d'observation s'il
y a lieu (matériel, heure, météo) et le milieu fréquenté
(formation végétale), etc.
Bien entendu, tous ces renseignements peuvent être consignés
sur un mini dictaphone au lieu d'être noté sur un carnet. C'est
parfois très rapide, mais ç'est moins facile à consulter
ultérieurement, quand ça ne tombe pas en panne... Et essayez
de faire un croquis sur un dictaphone !..
Garder une trace agréable...
De mon point de vue, le carnet de terrain doit être avant tout fonctionnel,
mais ce n'est qu'une étape. Griffonner sous la pluie quelques notes
abrégées pour ne pas les oublier est une chose, conserver et
classer une collection de dizaines de petits carnets en est une autre. C'est
pourquoi je pense nécessaire de retranscrire les notes de terrain sur
un support plus agréable, qu'il soit manuscrit ou informatique.
Les tableurs informatiques comme Excel sont des outils très performants,
mais la froide rigueur des ordinateurs laisse rarement s'exprimer la poésie
de nos rencontres avec la Nature. C'est dommage !
Quoiqu'il en soit, il s'agit maintenant de reprendre vos notes fragmentaires
de terrain pour en faire un rapport complet et définitif.
La meilleure présentation est certainement la plus logique :
1. Date
2. Région étudiée (secteur)
3. Eventuellement, autres observateurs, météo, horaire
4. Station 1 (localisation précise : lieu-dit, coordonnées,
altitude, commune)
liste d'espèces observées dans la station 1, avec le nombre
d'individus et les faits observés
5. Station 2 (localisation précise : lieu-dit, coordonnées,
altitude, commune)
liste d'espèces observées dans la station 2, avec le nombre
d'individus et les faits observés, etc.
Exemple :
29 mai 1997. En Crau, avec
Robert Crofton. Temps couvert, sans vent.
- Grand Carton (E2,812gr-48,404gr # 21m alt, commune de Saint-Martin
de Crau)
Huppe nourrit, Chevêche nicheuse, Pie bavarde, Faucon pèlerin
au nord de la bergerie, 15 Alouettes calandres sur le chemin, 1 Cisticole
des joncs sur le grillage du poste EDF, Pie-grièche méridionale
sur un buisson à côté de la piste, Faucon crècerelle,
Crècerellette mâle, Perdrix rouge.
- Etang des Aulnes (E2,730gr-48,435gr #20m alt, Saint Martin)
65 Colverts (30m, 35f), 55 Foulques, nombreuses Aigrettes garzettes, Hérons
cendrés, 3 Hérons pourprés, 2 Grandes Aigrettes, chant
de Lusciniole.
Et sa transcription informatique
:
Cette ordre de présentation est de très loin le plus pratique à retranscrire sur un tableur de type Excel : dans l'exemple ci-dessus, la longue ligne
![]()
n'a été écrite qu'une seule fois, puis dupliquée d'un simple déplacement de souris. On arrive ainsi facilement à saisir plus de 100 données à l'heure, ce qui est appréciable.
N'hésitez pas à compléter vos relevés de terrain
de commentaires sur l'aspect du milieu, sur la structure de la végétation,
sur la route à suivre pour atteindre le site, le statut de protection
et la gestion du territoire, etc. Rien n'est plus agréable que de retrouver
ce genre d'annotations, des années plus tard, et de les comparer à
la réalité du jour. C'est en plus un bon entrainement à
l'écriture, discipline trop souvent négligée, alors qu'elle
est un complément indispensable des qualités de terrain : un
naturaliste complet doit certes faire l'essentiel de ses découvertes
jumelles au poing, mais il doit aussi savoir communiquer et partager ses observations
par ses articles et ses exposés.
Reste l'illustration, qui ne doit pas être l'apanage de ceux qui ont
reçu le don. En introduction à son célèbre guide,
Lars Jonsson écrivait : " un moyen de s'entraîner à
observer -et qui me paraît à moi tout naturel- est de dessiner
les oiseaux sur le terrain. Ce qui importe n'est pas de faire de beaux dessins,
mais d'exercer sa vue, d'apprendre à l'oeil à voir et au cerveau
à interpréter ce qu'on voit ; on est ainsi contraint à
observer l'oiseau dans son entier ". Evidemment, me direz-vous, quand
on s'appelle Lars Jonsson, Serge Nicolle, ou Marc Thibault, ça parait
facile. Mais quand même, avec de l'application, on arrive vite à
progresser. Et vous pouvez illustrer votre cahier d'observations par des représentations
de paysages, ou d'objets moins mobiles que ces foutus vertébrés,
qui ne tiennent pas en place. Votre cahier de notes n'en sera que plus agréable
à compulser.